Écrivain d'album

Encore la douce trahison des phrases que l’on ne peut ceindre. Ce n’est pas l’art de la fugue, mais le seuil volatile, là où les pas qui n’ont pas fui écrivent l’(...)

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Encore la douce trahison des phrases
que l’on ne peut ceindre.
Ce n’est pas l’art de la fugue,
mais le seuil volatile,
là où les pas qui n’ont pas fui
écrivent l’ailleurs par défaut.


J’apparente souvent l’écriture d’un album pour la jeunesse à une chorégraphie minimale. L’idée vient, danse, fait un tour, puis disparaît. C’est un mouvement bref, fugitif, dont le sens arrive toujours par-devers soi et comme par surprise.

A ceux qui opposent mes contes pour enfants et mes poèmes pour adultes, je réponds que, dans les deux cas, les mots surviennent plus qu’ils ne viennent. « Le premier vers est donné », disent souvent les poètes. Les premiers pas d’un personnage aussi.

Un jour, à Saint-Malo, un écrivain m’a dit, comme un compliment : « Je crois que tu es mûr maintenant pour le roman, une vraie architecture ». Je lui ai répliqué que le roman, c’était effectivement un beau paquebot ( l’un d’eux voguait au large ), mais que je préférais construire des bateaux des papiers. Et ce n’est pas si aisé de les poser sur la mer.

Ecrire des albums pour la jeunesse est aussi un acte pour combattre en soi l’égocentrisme.
En effet, il y a toujours, sous les phrases, sous l’histoire, la présence d’un regard d’enfant qui attend qu’on l’émerveille.

Chacun de mes récits, même les plus légers ou insouciants, contient en filigrane un secret affectif qui m’est personnel. Ce peut être bien entendu un élément purement autobiographique, mais également une question d’enfant à laquelle je n’ai pas pu répondre sur le moment. Je tente alors de réparer un silence par une histoire.

Au tout début où j’écrivais, bien avant d’être publié, je demeurais perplexe devant les illustrations que l’on proposait sur mes vacillantes inventions. Sans oser le dire, je reprochais à l’artiste de n’avoir pas assez bien lu dans ma tête. Mais ensuite, j’ai compris à quel point il est passionnant de savoir que ses mots vont faire tout un voyage dans l’imaginaire de quelqu’un d’autre. Si j’ai du mal à m’attaquer à des formes plus longues, c’est une question de souffle, mais aussi à l’avance la sensation d’un manque : celui du regard de l’illustrateur.

Nul besoin qu’un auteur et qu’un illustrateur se ressemblent vraiment. L’album est une petite alchimie plus ou moins réussie, mais qui est toujours faite d’un mélange de confiance et de doute, d’empathie et de décalage, de connivence et d’infidélité. L’illustrateur n’est pas seulement une femme ou un homme d’images, mais un metteur en scène.

Il y a beaucoup plus de romanciers pour la jeunesse que d’auteurs d’albums. C’est un fait avéré, en France ou ailleurs. Des gens généreux ou flatteurs nous disent que la forme courte est un genre difficile. C’est gentil. La réalité est plus prosaïque : souvent peu d’échos sur le texte ( sauf exceptions notables et journalistes attentifs ) et, moins poétique encore, cette insoutenable légèreté de l’avoir.

Je suis toujours déçu et vexé, quand j’écris un album, d’être confronté aux mêmes erreurs, aux mêmes écueils. Je voudrais alors invoquer l’expérience des autres livres et sauter des obstacles. C’est souvent loin d’être le cas. J’en conclus qu’un conte est chaque fois à réinventer. Quoi que l’on fasse, on l’écrit toujours avec sa main perdue.

Une histoire courte, comme l’album l’impose, n’est pas un collier de perles, mais une collection de cailloux. On ramasse, on assemble, puis on se relève pour voir si le sentier est tracé, si l’illusion existe au moins pour celui qui les pose.

Le mot album suppose l’image, pas la lettre. Même si son travail préexiste, l’écrivain court toujours le danger paradoxal d’avoir pour rôle d’ornementer un univers graphique. Les mots doivent pouvoir prendre place, y compris dans leur part de silence.

Pour qu’un enfant puisse lire, dans un récit, l’heure d’un visage ou d’un paysage, la réussite, pour l’écrivain d’album, serait de devenir l’horloger de ses instants.

Et puis, il y a cette histoire que nous cherchons en nous depuis l’enfance, ce rêve encore éveillé, au bord de la conscience. Des mots qui n’auraient pas d’âge, seraient à peine prononcés, demeureraient cette petite musique cachée doucement derrière d’autres.
Ecrire ce conte qui contiendrait tous les récits que l’on s’est murmuré au long de l’existence, voilà le rêve absolu. De quoi ne plus jamais chanter seul.

Carl Norac