Alentours

Textes épars, souvenirs lointains de l’Inde sur le seuil du silence. On me dit que nous vivons en pure perte, que les serments d’amour amoncelés ouvrent le(...)

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Textes épars, souvenirs lointains de l’Inde sur le seuil du silence.


On me dit que nous vivons en pure perte, que les serments d’amour amoncelés ouvrent leurs mots à la poussière, que l’ivresse du vin dure un seul instant. Je ne réplique rien à ces prétendues vérités. Je réponds seulement que partir me rend léger. A chaque heure sombre ou simplement grise de ma vie, je me surprends à marcher sur l’air. Je ne sais pas si la nuit est bonne, si le jour est profitable, si les pensées des morts et les conseils des vivants écorchent les nuages au-dessus de moi, mais je m’en vais. Rien de ce que je connais ou qui naquit en silence ne me quittera si j’avance.


*


Toute main rencontre la nuit d’une autre.
On ne peut pas promener longtemps l’aube dans sa poche.
Nous plaidons pour l’horizon contre le ciel.
Nous habitons le dé qui ne tombe pas.
Chaque face de sa chute est un éclair pour notre visage.
Il n’y a plus rien de vagabond en nous, sinon cette respiration,
celle qui monte ou qui s‘éteint, celle empruntée à l’azur,
celle engourdie par le froid du sol ou disputée aux anges.
Nous montons vers le sommet
sans rêver de l’oiseau qui abolit les distances.
C’est notre limite au fond qui nous rassure
et notre essoufflement qui nous sert d’identité.
Toute main rencontre la nuit d’une autre.
Deux cailloux ne se ressemblent jamais,
sauf quand ils visent la même cible.


*


NANDA DEVI


Le jour m’enfonce avec le soleil. J’entre dans la nuit qui ne m’attend pas. Rien du ciel en moi ne patiente. Voici l’obscurité qui bêle contre mes flancs. Ce n’est plus un troupeau de lueurs, mais des ombres qui se comptent avec le plat de la main. Faut-il se traverser cent fois avant de prendre corps sur la montagne ? Ici, la nuit est un cheval qu’il faut désarçonner avant que son galop ne m’avale. Aucun buffle dans les lacets. La pierre devient plus nue que la peau et ne vibre qu’au lent tassement des nuages. Ma respiration est une lettre morte.. Poitrine bombée, je suis près à m’éteindre.. J’avais rêvé d’aller si haut pour toiser enfin mon passé, ne plus épeler le nom d’une amante ou d’un livre. J’avais sacré le lièvre qui me dépassait, la fourmi morte qui d’un souffle se ranime. Mais toute solitude convoque l’origine. Sur le Nanda Devi, chaque bruissement du vent me rappelle encore le chant de ma mère.


SUR LA ROUTE D’ISLÂMÂBÂD


J’ai écrit avec mes pas avant de tracer des mots. La forêt était en moi toujours réinventée. Chaque chalet figurait une île, chaque sentier une route de la soie. Aujourd’hui, mon journal intime, c’est l’instant qui me poursuit. Un moment d’étreinte avec le paysage. Ce recours à la sève, si fuyant. Dans la forêt du Cachemire, l’Inde paraît sur un seuil. Les arbres et les rocs ressemblent à l’écran de lotus dans les mandalas, à la troisième marche vers le centre, son trésor, son rouleau. Derrière vibrent déjà, dans les veines de l’Indus, les feux d’Islâmâbâd et l’odeur de la guerre. Je demeure de ce côté, sans toiser la frontière. Je consulte d’autres oracles sur les troncs des arbres couchés où des cercles parfaits s’affichent. Sur ces géants debout, je respire les écorces rouges, odorantes, les résines opiacées. Me revient alors mon enfance, aussi brève que la branche qui, dans les sous-bois, vous fouette à votre passage.


CHAMBRE SANS VUE À NEW DEHLI


La nuit avant que je devienne une image, je me tenais face au mur le plus luisant de ma chambre. Je n’avais pas l’impression d’être menacé. Mes yeux étaient mi-clos. Devinant le vague contour de mon corps sur la peinture blanche du losmen, je m’en contentais. Je me tins ainsi jusqu’à l’aurore, en cet état somnolent qui promet l’équilibre, c’est-à-dire l’absence absolue de rêve. Mais soudain, j’ai entendu un bruit derrière moi, une explosion, juste le temps du frottement d’un doigt sur le bord d’une page. Alors, au moment même de me retourner, sans avoir le temps de réagir ou de comprendre, je sus que j’étais devenu une image.


DANSEURS DE MANÎPURI


Pas de points de suspension, mais des points de silence . Chacun se jette sur le vide avec appétit. La pensée va au geste avant de le commander. Le poing ne se ferme plus sur la main qui parle. A l’instant, celui qui tombe commence à être un cercle. Comme une sirène, une danseuse semble l’écouter chanter. “Verse du miel sur mes larmes”, lui murmure-t--elle. Femme de sel, elle ne s‘enflamme pas. Même le feu qui la lèche demeure une page blanche. Ses mains dessinent des fleurs, puis redeviennent des enlacements. C’est sa peau, par surprise, qui trace à l’instant mon regard dans l’espace.


LEURRE DE LA MONTAGNE


Dans le corps de la montagne, il y avait un sexe de femme, bien dessiné. Par pudeur, je parlai d’une vallée. Mais les gens d’ici, attentifs à la vérité du paysage, me montrèrent, du pubis, l’arête et l’inclinaison. J’avais cru tant d’années à l’évidence de l’érosion. Il fallut atteindre ce versant caché pour que j’apprenne comment les montagnes se reproduisent entre elles.
Dans le printemps flambant neuf, à la faveur d’un soleil gorgé de soufre, certains villageois me prédirent même un prochain enfantement.


UN NOMBRIL


Le nombril de cette femme résout le mystère des origines. Plus besoin d’ausculter les constellations, la supernova, tout est là, dans cette noix de cajou de la chair, ce message plissé, cet augure où l’œil peut difficilement pénétrer. Son air trouble dont l’ombre fait penser à l’opacité laiteuse des pierres de lune que l’on trouve à Ceylan. Le nombril de cette femme m’apparaît par l’habile disposition des tissus, l’effrangé d’un vert pour lequel les prairies de mon pays se damneraient, exposé sur ce bout de ventre un peu comprimé, montrant sa gourmandise, le goût des mets liquoreux, des viandes résineuses. Au centre, cet oracle à peine retiré du corps, cette étoile par défaut, de la taille d’une baie, d’un pétale, ce mécanisme par lequel le désir se construit, décline l’avidité en salive, en doigts noués. Pour ce nombril à anneler, à toucher simplement, que ne donnerai-je ? Mais déjà, se sentant observée, la femme tire sur la verte soierie et le rideau de tissu se ferme sur l’autre origine du monde.


DANS LA RUE SANS NOM, BOMBAY


Le glaçon qu’il tient dans la main ne fond pas. Cela incite à la rumeur.
C’est un oeil, prétend une passante, un oeil arraché à un passant. Ce doit être un jouet d’enfant, propose une autre. Et ainsi de suite: une bille carrée, un osselet, un fragment de vitre. Bientôt, toute la ville murmure. Mais lui, dans sa masure chaude, un soir de mousson, il n’avance aucune hypothèse. Sur sa main, un glaçon est posé. Pourquoi veut-on absolument qu’il fonde ?


BOLLYWOOD BOULEVARD


Sur l’écran du cinéma, l’amant intouchable rampe sur du verre cassé. Sa belle se morfond. Puis, giflée par son père, elle se jette d’une falaise. A côté de moi, un homme sourit devant autant de grandiloquence. Il mâche des feuilles, se cure les dents comme si le monde ne s’écoulait pas devant lui. A chaque chanson, il fait tourner son bracelet autour de son poignet. Ses mains n’arrêtent jamais de bouger. En secret, ses doigts serrant le vide, c’est le réel qu’il étrangle.


VIE DE CHIEN


La vie du chien en Inde n’est pas enviable. Pas sacré pour un sou, il vaut moins que la tortue et se consomme bouilli. S’il aboie, c’est pour ne protéger personne, mais pour maudire la lune de l’avoir fait naître en ce pays. L’un d’eux près de moi se gratte, atteint d’une lèpre qui ne dit pas son nom. Il nie toute pensée, toute croyance, sinon dans la patte qui s’aiguise contre la peau, si proche du sang que le soleil fait encore briller, par habitude. A celui-là qui manque d’élévation, j’ai dit, en lui tendant un bout de viande: “ Te fatigue pas, mon petit. Le meilleur ami de l’homme, ici, c’est le nuage”.


DE LA MOUSSON


J’ai toujours aimé la pluie qui bouscule, ce battement des tablas du ciel, cette invasion tiède. Les yeux n’improvisent aucune pose quand la mousson se délivre. La peau semble aussi avide que les champs à s’emplir, en remettre en désordre le territoire, à irriguer la voix en même temps que le sillon. L’homme devient terre et c’est dans la boue qu’il improvise sa renaissance. Dans les lents bouillonnements de l’absolu que ses gestes ne peuvent plus contraindre, c’est dans la soif du paysage qu’il se retrouve dénudé de toute solitude. Le son de la mousson n’est pas enivrant. Ce soupir se mêle à l’alcool et le rehausse. La nuit se lasse de ne pas bleuir. Des trouées au loin s’invitent dans les ombres. Couché sur un pierre, je comble l’horizon d’ouates provisoires, de songes plus larges qu’effilés. L’eau se répand à travers la ville. Loin du nombril des dieux, le ciel comme une offrande commence à prendre place entre les maisons.


Le sentiment de l'Inde

Y a-t-il une loi pour vivre ? Nous existons par la respiration. Une autre colonne d’air s’insinue quand nous écrivons. Nous croyons y trouver un précepte de la loi pour vivre. Nous évo(...)

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Y a-t-il une loi pour vivre ? Nous existons par la respiration. Une autre colonne d’air s’insinue quand nous écrivons. Nous croyons y trouver un précepte de la loi pour vivre. Nous évoquons l’intensité avec trop de mesure. Nous bousculons la part qui, en nous, s’est déjà enfuie. L’épaule adossée au vide, nous essayons de trouver une autre consistance. Alors, nous rêvons, pour un ultime ailleurs, d’un autre continent qui porte un autre souffle. Seulement, nous devons rapidement nous rendre à l‘évidence: l’Inde résiste aux poètes. Elle possède cette propriété.
Ses couleurs sont si évidentes, si éclatantes qu’elles découragent la description. Et l’élévation lui est à ce point familière qu’elle détruit toute prétention à l’évocation.


*


Je suis si peu inscrit dans la réalité de ce pays que mon invisibilité devient presque aimable. La foule me fend et ma parole n’est que l’endroit de la cognée.


*


Dans la nuit, chacun le sait: le silence n’est pas le même. Il faut en déduire que, sans aucun doute possible, il existe des races de silences dont les coutumes diffèrent, des silences plus familiers, d’autres rompus d’avance. En Inde, le silence est astral. De la moindre pierre sacrée, il monte et s’étend. Il prend presque les habits de la parole. Il psalmodie le murmure que nous tenions caché.


*


L’Inde ne se donnera peut-être qu’à celui qui l’aborde sans rêves. Il faut la traverser à pied pour qu’elle s’éventre. Ici, les pas se mesurent à l’angle du soleil. Celui qui court doit avoir une âme de rechange, au cas où la foule happerait cette course de l’esprit qui s’évade sans trace.


*


Le ciel était différent. Les nuages qui passent en Inde ne peuvent pas être les mêmes, me suis-je dit en sortant de l’aéroport de Bombay. La foule des mendiants vint m’étreindre à la mesure de cette pensée. Ce fut ma première seconde en Inde et elle ne fut jamais mesurée. Je filai dans un bus et ma pâleur fit peur à une fille petite comme un poing. Mon sac trop grand pour être innocent me démontait le dos en autant de pièces d’horlogerie. J’avais vingt ans à tout casser, à tout refaire. J’avais l’Inde à la bouche, comme un baiser longtemps réprimé.


*


Les premiers mots que j’ai conquis ne me ressemblaient pas. Quelques attouchements suffisaient à les ceindre. La violence y était crue par mépris pour le feu. Malgré les signes, les mots de passe, mon labyrinthe y courait seul. Les mythes s’y laissaient gruger par les icônes. Même le bord du paysage refusait d’y être chanté. Mais aujourd’hui, parmi les temples, mon langage enfin touche pierre: j’y efface une stèle, j’y réveille un gisant.
L’Inde pousse à la confession. Méfiez-vous de ce qu’elle fait vibrer sous la peau de préhensible, ce petit picotement que d’autres appellent une âme, ce vain brisement du cœur qui nous laisse vivants, qui induit la parole et la conduit ailleurs. Prenez garde à ce miroir si trouble qu’il révèle en vous un second visage ou la dépouille d’un autre voyageur, celui qui s’efforça d’avancer pour se perdre. L’Inde est cette clef que votre main ne peut saisir. Ce qu’elle ouvre en vous dépassera toujours la porte étroite.


*


Peut-on avoir le vertige de ce qui demande à naître, en soi ? L’instant d’après serait là comme, à peine, le prolongement d’un très ancien rêve. Parfois, je sens l’Inde à ma portée, je la traîne dans ma poche, adolescent, parmi les adresses furtives et la monnaie du jour. Je m’exauce alors en dehors de toute puissance, de toute prophétie. J’avance sans la peur au ventre, ni le mot de trop.



Jours de fièvre à New Dehli

Cette nuit est si parfaite que j’y vois des ombres luisantes. C’est la part la plus démunie de mon visage qui s’y reflète, ce contour des yeux qui n’appartient à personne, l’accusation(...)

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Cette nuit est si parfaite que j’y vois des ombres luisantes. C’est la part la plus démunie de mon visage qui s’y reflète, ce contour des yeux qui n’appartient à personne, l’accusation de la mousson sur les joues- et puis ces lèvres à ce point sèches de paroles que la main se résout, par défaut, à tracer des paroles. Cette nuit est si parfaite que j’en viens à douter de sa réalité, à l’imaginer comme un simple écran, factice. Rien au fond ne paraît plus facile à déguiser, en ce monde, que l’obscurité d’un homme.


Quand s’épuise sur la peau la caresse de la veille, il reste une main pâle, tendue on ne sait vers quelle poignée invisible, pour quel repos illusoire. L’amour lointain devient réductible à son étourdissement. Celui qui s’en relève s’excuse d’être tombé. Puis, il s’endort, lourdement, jusqu’à asseoir son cœur.


Lorsque tu es seul face à ta fièvre, c’est un miroir de paroles que le mur te renvoie. Le silence alors, dans ta chair, n’accouche plus que de son reflet.
Et toi, réduit à être l’écho de ton corps et la petite monnaie de ta voix,
tu comprends enfin la mesure, si peu guerrière, de l’assourdissement
d’un homme.


Je cherche une voix dans la nuit. Rien d’autre. Mon estomac rend l’âme. Je vomis de l’air. J’ai soif et l’eau me brûle. Seul le miel agit comme un baume, se love à ma fièvre, m’isole de la sécheresse. Je suis un être liquide, revenu à l’état le plus absent de prestance. J’entends au fond de moi mes organes se tordre. Je respire par l’anse de ma bouche, puis me déverse.


Je suis parfois ce cadavre dont les bras chantent encore, ce pourfendeur de nuit que l’aube ne rattrape pas. Un rossignol se cache derrière tous mes corbeaux, mais c’est l’aigreur du temps qui s’attache à mes ailes. Le ciel peut flamboyer où j’irai paître parmi les bergers du néant.
Il n’y a pas d’issue au monde.


Viendrez-vous avec moi dans la forêt ? Je connais à deux pas de la ville des arbres assez diserts qui nous distrairont de la banalité de la vie. Il faudra sans doute traduire quelques hésitations. Je ne connais aucun arbre confiant en son langage. Je vous écris en marchant. Pourquoi demeurez-vous invisible ? Je veux votre peau fraîche, des cheveux emmêlés, le lobe d’une oreille. Je ne suis plus doué pour l’éloge de l’incomplétude. Venez maintenant ou j’aurai tout perdu.


A l’aise dans les retranchements, je ne vais plus au feu que par distraction. Je refuse de marcher sur les cendres avec mes convives, avant de renaître dans les lumières d’un bar. La froideur de l’air conditionné me transperce. Je perds des monceaux de roupies au casino. Un taxi aveugle me ramène après minuit, klaxonne pour s’éclairer. Malgré la fièvre, seuls mes yeux demeurent ces braises tièdes que la nuit ne peut éteindre, ni étreindre, et que même l’aube, magnanime, s’épuisera à attiser.


Mon amour, viens me voir tant que j’ai ces lèvres éteintes, mais vivantes. J’essaie d’allumer pour toi cette verroterie de l’espoir, de reprendre le sucre sur la langue du mort, de retrouver cette façon de danser où même le silence se dérobe. Je suis si loin de toi que j’arraisonne une terre qui ne m’est pas promise, un matin jeté aux paupières et troué avant de briller.


Lorsque la fièvre est trop forte, la petite mort vient me voir. Elle ne semble pas bien redoutable. Rien dans ses haillons ne la distingue vraiment d’une mendiante. Elle disserte sur l’état du monde et prend soin de ne pas parler de moi. Elle se contente de se moquer des hypocondriaques, ces seuls malades de l’âme qui finissent toujours, un jour ou l’autre, par avoir raison. Elle se met ensuite à rire de la compassion, cette idée si occidentale. Me sentant visé, je veux arguer de ma sincérité et lui indiquer l’ampleur des douleurs qui me tordent le ventre, mais je crains de la provoquer. La petite mort, presque séduisante, cache une ombre plus grande, qui ne pardonne pas. Par la fenêtre, le soleil fond, le ciel devient trop lourd pour mourir. Ce soir, je n’ai aucun espoir de m’élever vers les étoiles sans retomber aussitôt en pluie.


C’est plus loin que j’existe, là-bas où sont les bateaux sortis du Gange par la grande porte. C’est plus haut que j’existe, à l’altitude franche qu’intiment les oiseaux dans le moindre de leurs chants. C’est plus vrai que j’existe, quand la chair se fait chair sans être un mot d’esprit, quand le corps prenant corps s’invente à son langage. C’est plus feu que j’existe. C’est plus ciel. C’est plus sang. C’est plus seul sous ta voix.


Les nuits viennent ici avec la lourdeur de la semence. Entre les doigts s’égouttent quelques vagues désirs. On promène son poing au bord de sa chemise. On fêle un rêve ou deux. Les mots s’ouvrent distraitement, comme des nœuds faciles.


« Poète et non vagabond, comment osez-vous? » me dit-elle. Cet hôtel de Delhi possède même l'eau courante. Je ne sais que lui répondre. Je ne suis pas doué pour ce que d'aucuns nomment l'errance. Moi, j'avance en poussant devant moi mes seules ruses et j'emmène une fille dans une chambre propre, presque tiède à midi. Elle monte sur moi, s'accommode de ma langue, sourit d'une rime grossière. Puis chaque fois, sans faillir, elle me lance: « Poète et non vagabond, comment osez-vous? « Alors, je me lève, je rejoins la salle de bains et je laisse longuement l'eau courir.


Ce qui balaie les mots hors de la chambre, c’est le sentiment que tout doit s’abandonner à la même poussière, celle qui recouvre mes draps d’homme seul et fiévreux. Ah je me suis lavé à toutes les sources de la conscience. J’ai prié mille fois des dieux aussi lointains qu’inoffensifs, tout ça pour rien, sinon pour cette brassée de mots, cet improbable essaim que le poème patiemment m’aide à balayer hors de la chambre.


Viens sur moi. C’est en te pénétrant que je perdrai de toi cette seule image fuyante. Tes lèvres sont mats, il y a de la mie dans tes yeux, tout le bruit de la rue ne passe pas à travers ta main qui se relève. Viens sur moi, que ta peau me désassemble, fais saigner de semence ce corps que je méprise si souvent d’être seulement une volonté qui avance. Uni à toi, je suis plus armé devant l’aurore qui pointe son nez de fouine à travers la fenêtre. Je veux visiter le peu de nuit qui s’enflamme derrière ta grâce, cette fragilité d’être au monde que tu caches si bien, ces ombres que tu chasses par ta seule cambrure. Viens sur moi. Je vais retirer une épine de ton pied, doucement, et c’est l’ultime geste qui te rendra nue pour moi.


Dans une rue, un homme se frappe le visage avec un bouquet de fleurs. Nul ne rit de sa déconvenue. Un passant me dit qu’il le voit faire ce geste souvent, que celui-ci ne répond en rien à une rupture, ou à une colère soudaine. Ne sommes-nous pas pareils à lui, nous qui croyons au dieu unique de la lucidité, toujours prêts à nous fouetter avec la beauté la plus périssable ?


Même tes grimaces sont chaudes, tes espiègleries. Tes jeux de pied surtout, cette façon que tu as de branler jusque dans le vide. Puis, ces coups de tête censés me faire tomber des falaises, m’étourdir de candeur. Je t’avais rêvé plus ronde, te voici comme un if. Même tes grimaces sont chaudes quand tu hausses les sourcils, quand tu mimes celle qu’on attache avec des cordes. Mes bras seulement t’étreignent, toi plus fuyante qu’un oiseau. Dans tes yeux, fors la fièvre, je sais que je ne vais pas mourir.


Je pensais avoir conclu un pacte avec ma fièvre. J’acceptai de porter sa bannière sur mon front, ruisselant, dans les rues. En échange, elle devait
me laisser tranquille, tous les soirs, dans mon hôtel poisseux au centre de la ville. Ma fièvre persiste pourtant à ne jamais vouloir me quitter, prétextant qu’étranger et indolent à New Delhi, je l’aurais provoquée.
- Allons, ma fièvre, lui ai-je dit en pleine nuit. Écarte-toi maintenant.
Contemple: l’oubli que tu as semé vient d’atteindre mes joues. Ma douleur se défait avec la mie d’un pain. Donne-moi le sommeil, maintenant. Tous les amours qu’il faut noyer, je les endosserai dès l’aube.